Le golf et les femmes, entretien avec Régine Lautens

Quel est ton parcours?

Je suis née en Bruxelles mais ai passé mon enfance et ma scolarité en Suisse. J'ai acquis la nationalité Suisse à l'âge de 15 ans, âge auquel j'ai commencé à sérieusement jouer au golf grâce à Frédéric Brizon, un pro du club. J'ai intégré l’équipe nationale juniors puis l’équipe dames en 1978. J’ai représenté la Suisse et joué au sein de l’Association suisse de golf (ASG) pendant 12 ans, signant de nombreuses victoires nationales et internationales tout en terminant une école de tourisme et enchaînant divers emplois à Genève qui me permettaient de m’entraîner et jouer tous les tournois internationaux dans le monde entier. Je passe professionnelle en 1988 et joue en Europe et en Asie pendant 15 ans. En 2002, suite à des blessures récurrentes et à des résultats très moyens, je décide de mettre fin à ma carrière. Contactée par Barbara Albisetti (capitaine junior de l’époque) et Johnny Strojohann (secrétaire général) me voilà «embarquée» dans le coaching, je deviens coach de l'équipe nationale juniors puis dames jusqu’en 2009, ainsi que pour les joueuses professionnelles de 2008 à 2010.

J’ai participé au développement du programme « Girls and Golf » de l’ASG avec Denise Lavigne, Barbara Eberhart  et Irène Oberländer de 2007 à 2009. J’ai développé le même concept au Golf club de Genève dont faisait notamment partie Albane Valenzuela qui fut mon élève de 2008 à 2014, je m’occupais aussi du groupe junior Elite jusqu’en 2014. Pendant ces années, j’ai organisé au GCG, trois pro-am pour la section dames avec des joueuses professionnelles du Ladies European Tour. J’ai fait beaucoup de stages et voyages pour différentes agences de voyages. Actuellement, je suis toujours professeur à temps partiel au Golf Club de Genève et je coache l’équipe suisse senior dames depuis 2016.

Pour toi, y'a-t-il une différence entre le golf féminin et masculin?

Oui, bien sûr ! Cette différence peut être un atout et un avantage, le but n’est pas de les opposer. La principale différence est évidemment la force physique pour les hommes, la souplesse et le sens du rythme pour les femmes. Je trouve que cette différence tend à diminuer chez les joueuses professionnelles de nos jours.

Plus précisément sur le plan morphologique, physiologique et mental?

Chacun a sa propre morphologie, il y a en effet des différences de silhouettes bien distinctes entre les golfeurs et les golfeuses, d’où l’importance d’un enseignement adapté.

Sur le plan physiologique, la différence existe bien…en général un homme est de plus grande taille et sa force est plus élevée mais tout est relatif car cela dépendra du poids du corps. Un golfeur ayant plus de force, associée à une masse musculaire supérieure et des fibres musculaires plus rapides que celles d’une golfeuse, favorisera une plus grande vitesse à l’impact donc plus de distance. Il utilisera d’avantage ses grands muscles (pectoraux et dorsaux), ses quadriceps pour une meilleure stabilité et une rotation rapide des hanches  et  cela sur un axe très centré. Une golfeuse tirera avantage de sa souplesse, son rythme lui permettra d’avoir une fluidité essentielle dans la réalisation d’un mouvement coordonné ce qu’un golfeur lui enviera. Une femme cherchera sa vitesse de club par une action plus prononcée des bras et des poignets. Elle aura aussi tendance à prendre une balle plus en remontant dans le swing qu’en la compressant comme le fait un homme.

Sur le plan mental, nous avons été confrontés pendant longtemps à des stéréotypes du type : l’homme est chasseur et guerrier et la femme casanière, ce qui a peut-être rendu les femmes moins agressives et  moins compétitives…Maintenant, les femmes ont autant de motivation, de concentration, de résistance à la pression et d’aptitudes et de force mentale que les hommes. L’écart se resserre car les femmes aujourd’hui sont dans la vie active, elles cumulent vie familiale et professionnelle, ont des postes à responsabilités, de ce fait elles ont une attitude sur le parcours qui se rapproche de celle des hommes : confiance et combativité.

Et du côté de l'apprentissage et de la technique, quelles sont les différences?

Sur le plan de l’apprentissage, il y a, à mon avis, très peu de différences, tout dépendra des objectifs de chacun donc de son investissement personnel pour la réalisation de ses objectifs. Dans l’apprentissage, les femmes ont tendance à préférer les cours collectifs dans un environnement social, fun, développant confiance en soi et bien être dans le groupe.

Sur le plan technique, oui il y a une différence qui correspond aux différences morphologiques et physiologiques, en revanche les lois physiques du swing et les fondamentaux sont les mêmes, à l’enseignant de les adapter à son élève. Je pense que les entraînements peuvent être les mêmes, mais l’analyse des résultats sera différente.

 

Et enfin sur le plan de la communication?

La communication est semblable, les exercices et le dialogue  peuvent être identiques. Je me souviens que lorsque je coachais des jeunes  garçons, le contact était plus direct, basé d’avantage sur la compétition et la confrontation. Les filles, un peu plus émotives et anxieuses avaient besoin d’être réconfortées et rassurées. En revanche certaines sont plus disciplinées et concentrées d’où un apprentissage parfois plus rapide. Je me souviens aussi qu’au début de ma carrière en tant qu’entraîneur, j’avais tendance à être très directe, à dire les choses très franchement lors du « debriefing ». Cela passait bien avec les garçons moins bien avec les filles. Il fallait davantage valoriser les golfeuses et leur donner confiance mais cela ne les empêchait en aucun cas d’atteindre leurs objectifs et de pratiquer l’excellence. Il n’y a aucune comparaison négative et l’effort fourni reste le même pour atteindre ses objectifs. Pour l’analyse des résultats, chez les garçons cela se situait plus sur le résultat (gagnant ou perdant) et chez les filles sur la manière d’y arriver et d’avoir respecté ou non son plan d’action. A titre personnel, j’aimais bien les entraînements mixtes où chacun pouvait s’enrichir de l’autre. A nouveau et comme je l’ai mentionné dans la question précédente, les choses évoluent, les mentalités aussi et il y a toujours des exceptions.

 

Tu as été joueuse du European Tour de 1989 à 2002 et coach nationale de l'équipe Suisse des ladies et girls. Sur le plan golfique, qu'est-ce qui  a changé par rapport à cette époque?

Beaucoup de choses ont changé mais les heures d’entraînement et les qualités mentales restent les mêmes pour gagner.

Du côté physiologique, l’être humain en général est de plus grande taille aujourd’hui. Le travail sur la condition physique est bien plus pointu, les joueuses sont  plus athlétiques et cela leur permet d’avoir une technique pour taper bien plus loin. La biomécanique a fait son apparition et analyse quels  muscles doivent être renforcés par rapport à la morphologie, un travail très étroit entre physique et technique du swing. Les entraînements sont plus personnalisés, qualitatifs et l’entraîneur est plus à l’écoute de l’athlète.

L’entraînement mental a évolué également, différentes techniques sont utilisées : respiration, yoga, méditation, visualisation, typologie etc…

De nouveaux outils d’enseignement ont fait leur apparition et sont régulièrement utilisés: Trackman, Flightscope, analyse vidéo, Samputt lab, plateforme de forces et équilibre…etc. De même l’utilisation d'appareils de mesures de distances (Bushnell etc..) et l’aide à la lecture des greens.

La nutrition est aussi plus précise, adaptée à la physiologie voir à un groupe sanguin.

L'évolution du côté du matériel est aussi très importante: clubs et balles sont plus performants. La fabrication de clubs est orientée pour que l’on frappe avec une trajectoire la plus droite possible, la face du club est plus grande, cela enlève un peu d’instinct aux joueurs/ses.

Je me souviens en 1980, la face de mes clubs était aussi petite que la balle, nous jouions à « l’œil » avec pour seul repère une distance au sol ou un piquet de couleur sur le côté du fairway mesurant  la distance jusqu’au début ou milieu du green, pas de position de drapeaux, cela demandait une excellente acuité visuelle.

 

Quel est ton meilleur souvenir?

Question difficile… Ma carrière amateur a été ponctuée de nombreuses victoires nationales et internationales, qui constituent une partie de mes meilleurs souvenirs. Par exemple, ma victoire aux championnats suisses dames match play en 1977 à 17 ans. En 1980, je me souviendrai aussi de cette victoire avec Marie Christine de Werra au Fiat Trophy à Turin (à l’époque, une sorte de championnats d’Europe en double), nous avons fait de véritables « miracles et prouesses » sur le parcours. Lors de cette compétition, je détiens toujours le record du parcours (67) et ai gagné le classement individuel à Turin (I Roveri Golf Club). Un bon moment aussi fut les championnats du monde au Golf club de Genève en 1982, suivi de ma victoire aux internationaux d’Australie. Il y a aussi cette victoire aux internationaux de France en 1983, en finale contre Marie Laure de Lorenzi.

Chez les professionnelles, ma carrière a été plus difficile mais un excellent souvenir restera mon record de 7 birdies consécutifs (du 1 au 7) à l’open de Belgique, à la clé une 3ème place avec un total de -14 sur quatre tour. Et puis la chance d’avoir partagé une partie finale avec Annika Sörenstam en 1993.

 

Que penses-tu de la domination des Coréennes sur le circuit mondial?

Je suis très admirative de l’école coréenne, ce sont des femmes remarquables, d’une endurance phénoménale. Leur travail est extrêmement rigoureux, leur technique très qualitative. Je pense qu’elles dominent actuellement parce qu’elles allient force mentale et force physique. Techniquement, leur swing est très athlétique, beaucoup de stabilité dans les appuis. Le golf et le sport en général là-bas, font partie de la réussite sociale, plus qu’en Europe. Cette domination ne me dérange pas du tout car les joueuses coréennes  nous aident à progresser, à nous surpasser. Elles méritent le respect.

 

Comment se présentent nos joueuses suisses sur le plan international?

Les joueuses suisses se présentent extrêmement bien, je tiens d’ailleurs à les féliciter pour les excellents résultats amateurs et professionnels obtenus en 2020. Les efforts individuels de chaque joueuse et le professionnalisme de Swiss Golf les font avancer de manière très positive et je m’en réjouis. Je pense que les joueuses suisses ont leurs places dans les grands rendez-vous autant amateurs que professionnels, bravo.

 

Et pour ce qui est de la place des femmes dans le milieu du sport? Elles font encore face aujourd'hui à des inégalités et des préjugés....

Le monde bouge et j’en suis heureuse, mais c’est encore un long combat. Grâce à des sports comme le tennis par exemple, nous avançons. Mais il y a encore beaucoup trop d’inégalité salariale, la télévision n’est pas assez présente, donc moins de visibilité = moins de sponsors! Cela est dommage car les joueuses font de remarquables performances. Leurs entraînements, leurs compétitions, leurs voyages, sont tout aussi difficiles que ceux des hommes et elles mériteraient le même retour. Oui, il faut encore faire face à certains préjugés mais de nombreuses femmes se battent pour faire avancer les choses. En revanche, de plus en plus de golfeurs apprécient le jeu féminin et s'en inspirent, cela fait plaisir.

 

Que faudrait-il faire selon toi, pour générer l'intérêt et l'envie des jeunes filles et femmes à jouer au golf?

Voici quelques idées :

  • Aller dans les écoles pour des initiations
  • Dans les clubs, continuer l’organisation des cours collectifs ludiques basés sur le côté social, développement de la confiance en soi, peut-être y mêler d’autres activités
  • Organiser des activités amusantes et compétitives dans l’enceinte du club, ping pong, etc.. (club de golf style country club)
  • Pour les plus jeunes, avoir la possibilité d’amener une amie de classe pour l’initier au golf
  • Acquérir dès le plus jeune âge un bon bagage technique.
  • Dès que les joueuses ont atteints un bon niveau, mélanger les filles et garçons, un golfeur peut apprendre d’une golfeuse et vice versa.
  • Organiser des tournois « mère/fille et père/fille » avec un classement en fin d’année etc…
  • Trouver dans chaque club un/e joueur/se adulte qui les entraînent, les motivent et jouent avec eux.

Pour conclure, quels sont tes conseils aux jeunes filles qui voudraient faire du golf leur métier?

Dans un premier temps, terminer ses études et avoir un diplôme. Puis bien s’entourer, suivre son propre chemin sans se disperser, travailler sa condition physique, posséder une technique très solide et avoir confiance en soi. Il faut aussi s’entraîner parfois plus durement que la compétition  et avoir une bonne planification.

 

Merci Régine! 

 

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